« Les jeunes acteurs qui vont durer dans ce métier ? Ceux qui sont bosseurs et sympas »
Prendre un café avec Alexis Michalik, c’est comme se faire une terrasse avec un ami. Le temps passe, tranquille, doux et en même temps, on a plein de choses à se dire. Et pour cause. Alexis Michalik a déjà une vie bien remplie : acteur, réalisateur, scénariste, écrivain et dramaturge, metteur en scène… Et il fait mouche à chaque fois.
Un roman ? Il est sélectionné au Prix Renaudot des lycéens. La mise en scène ? Il a déjà reçu 5 Molière. La réalisation ? Une pluie de prix dans les festivals de cinéma…
Aujourd’hui à l’affiche de la série « Intraçables », Alexis Michalik reste, lui, inclassable dans la catégorie « Talent poids lourd ».
Comment êtes-vous arrivé dans la série ?
Louis Farge, le réalisateur, m’a envoyé le scénario. J’ai trouvé ça vachement bien, j’ai été bluffé par l’enchaînement des situations, par le suspense. Je me suis dit que c’était un chouette projet. Nous sommes allés déjeuner avec Louis, je lui ai dit que j’adorais du 1er au dernier épisode, sauf peut-être le dernier où ce n’était pas encore abouti, je lui ai demandé s’il était envisageable de réécrire un peu, il m’a dit ok j’en parle aux auteurs, ils ont réécris à ma grande surprise ! J’ai eu le plaisir donc de rejoindre l’aventure avec Sofia que je connaissais déjà, qui était déjà une pote. Je savais que c’étaient que des âmes bienveillantes qui attendaient sur le plateau.
Ce doit être enrichissant de partager ainsi le travail, voire d’intervenir sur l’écriture…
Je ne suis pas réellement intervenu sur l’écriture, j’ai donné mon sentiment du point de vue du personnage et ils ont eu la gentillesse de prendre en compte mon avis. Bon je pense que c’est chiant pour un scénariste de voir un acteur venir leur dire des trucs. Mais au final on a fait une longue séance à la table. Je me suis dit que cette façon de travailler était très constructive et que ça promettait pour la suite ! Parfois dans une logique un peu télévisuelle des calendriers des séries, il y a le texte et on avance sans se poser trop de questions. Ca m’a donné vraiment l’impression que tout le monde était au service du projet, que c’était un truc un peu différent de d’habitude.
Une série à rebondissements sans aucun doute (sans spoiler)…
Moi j’ai du mal avec des situations que l’on pose dès les premières minutes et on attend de voir ce qu’il va se passer dans les autres épisodes. Là on voit bien que d’épisode en épisode, l’intrigue ne fait que monter et c’est super !
©-RTS/Laurent-Bleuze
Quel acteur êtes-vous du coup, vous qui avez aussi un regard de metteur en scène, d’auteur ?
Ca dépend des tournages et des réalisateurs. Il y en a qui vont encourager l’impro, ça dépend du style de ce qu’on est en train de faire. Si c’est de la comédie par exemple, cela va être plus propice pour improviser. Certains acteurs et auteurs vont être extrêmement proches de leur texte, d’autres seront encouragés par le réal à en sortir un peu, vraiment cela va dépendre.. Là, on n’est pas dans la comédie, on est quand même dans une série d’actions où il y a tout le temps quelque chose qui se passe, avec des conditions pas faciles (notamment pour Sofia car on était en Suisse et il faisait froid, il y avait de la neige !). Mais en soi, moi je fais mon métier de comédien parce que j’ai envie de me retrouver dans des situations que je retrouverais jamais dans la vraie vie. J’ai envie de vivre ça et quand j’ai envie de le faire, j’essaie de le faire à fond. J’étais en plus un fervent admirateur du travail de Louis Farge qui est un jeune réalisateur à la carrière déjà bien remplie, tout le monde m’avait dit tu verras il est super…
Vous-même êtes réalisateur d’ailleurs…
Oui, j’avais donc une vue aussi plus technique, j’étais vraiment bluffé par la maîtrise du plateau, par le duo qu’il forme avec son chef opérateur. Du coup, quand ça arrive, on est très en confiance. On voit que tout roule et on ne perd pas de temps, on sait où on va et en plus de ça, il y a une inventivité à la mise en scène, une proposition artistique… En fait on fonce. Donc j’ai essayé de me mettre le plus possible « au service de », et puis parfois oui j’imagine qu’à deux trois endroits en effet j’ai pu dire des choses, par exemple lorsqu’une scène me paraissait organiquement plus juste comme je la concevais… Des détails, des trucs d’acteurs mais qui sont importants. A part ça, c’était tellement bien ficelé que j’étais plus là à donner le maximum, à profiter du moment et essayer de créer cette symbiose familiale que demande la série.
C’est vrai qu’avec votre profil multicartes, ce ne doit pas forcément être toujours si facile…
Oui mais en tant qu’acteur je n’ai qu’à « m’occuper » de mon texte et de jouer. L’envie de jouer est la même. C’est un plaisir de l’instant ! Il y a des moments où c’est effectivement intense, dur, etc., mais il y a quand même le plaisir du jeu avant tout. Réaliser, produire en revanche sont des responsabilités énormes, je sais ce que c’est, on est là trois mois avant tout le monde et trois mois après… J’y pense à chaque fois et je me dis : « essaie de ne pas être trop chiant ! ». C’est surtout aux réals qu’il faut demander si ça a été le cas !…
Est-ce « perturbant », enrichissant, ou même étrange de tourner six épisodes avec deux réalisateurs différents ?
J’ai fait plein de séries, et des séries au long cours, en tant que comédien et c’est souvent ça. Il y a un bloc 1, un bloc 2, un bloc 3… donc on a l’habitude de changer. Le réalisateur essaie de garder la grammaire du premier. En l’occurrence ici c’étaient deux réalisateurs très différents. Louis a un truc hyper technique, hyper carré, hyper télé, et Luc est beaucoup plus posé, il cherche vraiment un cadre, quelque chose de moins dynamique parfois, mais ça correspondait aussi aux épisodes où l’on se retrouvait vraiment en face à face. Tout ça était parfaitement bordé, c’est le jeu du cinoche quoi…
On a cherché une faille dans votre parcours… Dès que vous touchez à quelque chose, vous réussissez… Important à vos yeux d’être ainsi reconnu par ses pairs et par le public, ça veut dire quelque chose de recevoir des prix ?
Bon déjà, tout est relatif. Il y a des gens qui ont reçu tous les honneurs du monde, qui sont toujours frustrés, qui ont envie de toujours plus… Donc la reconnaissance peut juste commencer quand un spectateur dit « c’est chouette ce que tu as fait » ! Jusqu’à effectivement les plus grandes récompenses possibles et imaginables. Moi je suis très apaisé sur ce point. Je suis juste content de pouvoir vivre de mon métier, de pouvoir continuer d’aller d’un côté à l’autre, de pouvoir créer au théâtre, au cinéma ou juste faire l’acteur dans une série qui me plaît et où je me dis que je vais vivre une belle aventure. Je trouve que c’est une chance énorme de pourvoir faire ça, c’est le plus grand des luxes : cette liberté-là de pouvoir choisir. Et aujourd’hui je profite de chaque expérience, de chaque instant. Si l’on commence à se focaliser sur la reconnaissance, on devient fou. Ce qui compte, c’est de voir avec le projet d’après. Et moi c’est toujours comme ça que je fonctionne.
Vous avez écrit d’ailleurs un roman, « Loin » (ed. Albin Michel). Allez-vous réitérer l’expérience ?
En fait, naturellement quand une histoire me vient, mon ADN c’est le théâtre. Immédiatement je vais m’imaginer au théâtre. Sauf si vraiment l’histoire ne peut pas s’y prêtée, auquel cas ce sera plutôt le cinéma. Et si vraiment ce ne peut être ni au théâtre ni au cinéma, alors là peut-être que je peux envisager un bouquin. L’écriture est quelque chose de très solitaire quoiqu’il arrive. Même une fois qu’il est paru. Moi je suis un animal de troupe, j’aime bien être sur un tournage avec plein de gens, sur un plateau avec des acteurs à diriger ; et quand on sort son roman, on est très seul, on va en signature, seul, on gagne un prix, on vend des exemplaires mais on n’a personne avec qui partager cette joie. Et pour moi, partager la joie créative, le plaisir et le succès, c’est essentiel en fait. Pour toutes ces raisons-là je en suis pas sûr d’écrire tout de suite un autre roman, pour le plus grand désarroi de mon éditeur…
Vous avez dit dans une interview « au théâtre on raconte, au cinéma on montre »…
C’est vrai ! Hitchcock, au début de « Fenêtre sur cour », fait un plan sur James Stewart qui a la jambe cassé, le plan passe sur un magazine Life et son appareil-photo ; on comprend qu’il est photographe et qu’il est bloqué chez lui etc., ensuite ça passe sur la fenêtre et on a un plan. Sans un mot, il explique toute la situation. Alors qu’au théâtre, en fait, il faut raconter. On peut se permettre ça, c’est l’art du récit. Chacune de mes pièces par exemple commence par un prologue, un récitant qui va dire ce qu’il va se passer aujourd’hui. Ce que faisait Shakespeare déjà.
©CBP
Qu’est-ce qui vous donne le plus de travail dans toute cette panoplie de domaines ?
Je pense que c’est celui de réalisateur de cinéma. C’est une grosse charge de travail. Ça commence très en amont avant le tournage, le scénario va passer par plein d’étapes, et tout simplement aussi parce qu’il y a plus d’argent à aller chercher. Le processus va mettre plus de temps. Ensuite, une fois qu’on a le budget, on a la prépa : savoir comment on arrive à faire rentrer tout ce que l’on est censé faire dans un budget qui est incompressible. Puis il y a le tournage, moment plaisir mais très intense. Et ce n’est pas fini puisqu’après on part pour plusieurs mois de montage, mixage… Et enfin il y a la promo, surtout si on la chance d’avoir un film qui a du budget. Cela peut être deux, trois ou quatre mois avant la sortie. Donc tout ça va nous amener à un an, deux ou trois ans de temps et d’énergie !
Et le théâtre non ?
Non. Une fois la pièce écrite, même s’il peut y avoir des retouches ici et là, ce sont deux mois de repet’ et puis c’est parti ! Donc c’est beaucoup plus concentré et cela demande un peu moins d’investissement. Après, c’est peut-être aussi parce que j’ai l’habitude de faire du théâtre, c’est mon propre ADN. Quand j’écris une pièce je sais que je vais la monter. Au cinéma, quand j’écris un scénario je ne suis pas sûr à 100% de savoir si je vais trouver les fonds, cela va dépendre de plein de choses.
Quel metteur en scène ou réalisateur êtes-vous ?
Je suis exigeant, je sais où je veux aller. Mais je suis dans un truc très paternaliste, j’ai envie que la troupe soit heureuse. Je ne suis pas castrateur, je n’aime pas que les choses se fassent dans la douleur, je veux que les gens prennent du plaisir. En revanche, faut taffer oui.
Et comme acteur ?
En tant qu’acteur c’est différent. Je ne pense pas être chiant. Chaque fois que j’arrive sur un plateau, ce n’est que du bonheur ! Je suis trop content d’être là ! Depuis plusieurs années, j’ai la chance de pouvoir choisir les tournages. Donc quand je me retrouve sur un projet, c’est que je l’ai profondément désiré, que je me suis projeté dans le rôle, que j’ai envie de le défendre, que l’équipe me plaît. Et en général, je prends du plaisir à venir jouer ! Que ce soit des trucs hyper tragiques ou hyper fun, dans les deux cas c’est un plaisir d’être là.
Des conseils de route aux jeunes ? Il faut passer par le Conservatoire ?
Il y a trois conseils différents selon ce que l’on veut faire en fait : acteur, réalisateur ou auteur/écrivain/dramaturge. Si l’on veut être acteur, oui clairement, je pense qu’il faut aller dans une école de théâtre. Ne serait-ce que parce qu’on va rencontrer des gens de son âge qui ont envie de faire la même chose et on va se créer un réseau. On va se confronter à la recherche, au travail et c’est essentiel. Bon, ce sont des conseils qui datent d’il y a 25 ans, quand j’y étais. Entre temps, sont apparus les réseaux sociaux. Et aujourd’hui je pense qu’on ne peut pas passer à côté.
Les réseaux sociaux au coeur du métier donc ?
C’est aussi important de se montrer, d’exister, d’avoir du contenu et qu’on nous voie sur les réseaux. Presqu’aussi important que d’aller en cours de théâtre, car ce sont deux choses très différentes et qui s’apprennent. Je dis souvent aux jeunes acteurs que ceux qui vont durer sont ceux qui sont bosseurs et sympas. Ce sont les deux choses qui vont faire la différence.
Quand on écrit, il y a juste un truc que je peux conseiller c’est… d’écrire ! Faire ses gammes ; moi j’écris depuis que je suis ado, c’est comme ça qu’on avance.
Et pour la réalisation ?
Pour la mise ou scène ou la réalisation, c’est en fait comme de la gestion de projets. C’est surtout de l’humain, du leadership. Je dis souvent que si, gamin, on était la personne qui organisait les anniversaires des autres, on a toutes les qualités nécessaires pour être metteur en scène ! Cela veut dire qu’on aime les responsabilités. L’organisation, c’est le cœur du métier. Être metteur en scène, c’est avoir envie de se faire suer en fait ! Je vais faire quelque chose que personne ne me demande. Je vais construire une équipe, et après seulement, je vais essayer de raconter quelque chose. Mais je ne vais pas le faire tout seul donc il va falloir avant convaincre tous ces gens que je suis allé chercher.
Il faut être passionné !
Complètement ! Et le dernier conseil que je donnerais et qui englobe tous ces métiers, c’est de lire, d’aller voir un maximum de choses, d’écouter de la musique, de se remplir ! Parce que ça va servir d’avoir des références. On est la somme de ses influences. C’est-à-dire qu’on va découvrir au fur et à mesure du process, ce qui nous plaît, ce qui nous touche, ce qui nous émeut.
Que peut-on vous souhaiter aujourd’hui ?
Que ça dure !
« Intraçables »
Six épisodes sur Prime Vidéo / Sortie le 17 avril 2026.
Une série réalisée par Louis Farge et Luc Walpoth avec Sofia Essaïdi, Alexis Michalik, Iréne Jacob, Arcadi Radeff.
Photo de couverture : © CBP