Une interview pleine de sagesse et d’entrain avec un joli duo : Julien Frison et Anthony Déchaux pour le film « La guerre des prix », au cinéma le 18 mars 2026.
Anthony Déchaux signe là son premier long-métrage. On le connaît comme acteur notamment dans la série « Le bureau des légendes », dans le film « Sage-femme » ou dernièrement « Une pointe d’amour ».
Julien Frison était à l’affiche de « Lune de miel avec ta mère » aux côté de Michèle Laroque, du « Théorème de Marguerite » ou encore de « La nuit du 12 ». Sociétaire de la Comédie française, on le voit très régulièrement au théâtre et à la télévision.
Pourquoi avoir choisi de faire un film sur les agriculteurs ? Ce n’était pas un peu « casse-gueule » ?
AD : Je suis rentré dans cet univers en fait sur une anecdote. Je participais à un séminaire d’acheteur dans la grande distribution en tant que comédien. Je faisais des interventions de théâtre en entreprise et là, un des dirigeants de l’enseigne a pris la parole pour introduire le sujet en exhortant les gens à se comporter comme des « requins-tueurs » ; j’étais assez choqué par les discours utilisés. C’était très dur, très violent. Il y avait une atmosphère très lourde, très tendue. A la fin de cette journée, j’ai eu envie de creuser ce monde-là. J’ai fait des recherches, j’ai rencontré des gens qui travaillent dans cet univers, et très rapidement je me suis dit qu’il y avait un bon matériau pour en faire un film.
Parce que c’est aussi un sujet de société ?
AD : Parce que cela parle de sujets de société, d’actualité. Il y existe un espace géographique et une confrontation entre le monde agricole et le monde des bureaux qui peut amener à une cinématographie intéressante, avec des enjeux dramaturgiques assez évidents pour les personnages, des enjeux de survie…
En faire un film ok, mais pour montrer, dénoncer ou même pour changer notre regard sur ce monde ?
AD : Déjà pour montrer. Par le cinéma, et pas en faisant un documentaire, mais avec une fiction. Pour aussi en partie dénoncer oui, parce que c’est un système qui m’a semblé brutal, problématique, et donc j’ai eu envie de montrer cette dimension-là, pour faire en sorte que les gens comprennent comment les négociations se passent. Quand nous allons au supermarché et que nous achetons des produits, en fait derrière il y a toute une chaine qui est concernée, des pressions sur les prix… Ce n’est pas anodin. C’est vraiment pour rendre visible tout cet envers du décor et essayer de sensibiliser à ces questions-là que j’ai aussi fait ce film.
Julien, vous connaissiez déjà vous cet univers avant d’endosser ce rôle ? Comment se prépare-t-on à un tel personnage ?
JF : Non je ne connaissais pas du tout le monde de la grande distribution, en tout cas pas comme ça, au niveau des négos entre les acheteurs et les agriculteurs ; c’était quelque chose de totalement nébuleux pour moi. Bien sûr, je savais que c’était un métier très difficile, qui se perdait au fur et à mesure des années. Quand j’ai lu le scénario, j’ai trouvé que c’était très beau, j’avais envie de porter ce personnage. Je me sentais concerné. Même si je n’ai pas de famille agricultrice, mais j’ai grandi dans un petit village en Belgique, où l’on traversait les champs de vaches pour aller à l’école le matin… Je ne peux pas dire que c’est un monde que je connaissais mais c’est un monde que je côtoyais. Ce que j’ignorais, qui vraiment m’a heurté et qui me plaît beaucoup dans le film, c’est la violence psychologique qui existe entre la grande distribution et les agriculteurs. On sait très bien que c’est un métier dur, que survivre dans ce métier est difficile, harassant, compliqué, mais je ne mesurais pas la pression psychologique que subissent ces gens-là, en plus de la fatigue physique. Quand on entend après ces mêmes personnes nous dire qu’il y a une grande véracité dans le film, ça ne peut que toucher. Ce sont des êtres humains ; quand on parle avec eux, que l’on passe du temps avec eux, on ne peut pas ignorer notre empathie. Moi oui, ça m’a fait changer ma vision des gens.

D’autant que votre personnage est à la fois fort et fragile…
JF : Oui, et il n’est pas dénué d’ambitions non plus. Il est très pessimiste. Il ne comprend pas quand sa sœur lui dit qu’elle va travailler à la centrale d’achats. Il sait bien que c’est le mal là-bas, il côtoie les agriculteurs, il a son réseau, son collectif. Il essaie de grandir, il a envie d’améliorer ses conditions de vie… Il n’est pas naïf, il est lucide. Il n’est pas comme sa sœur qui essaie de faire bouger les choses de l’intérieur. Je ne veux pas spoiler le film, mais c’est très généreux, c’est plein de bienveillance… Il se laisse convaincre, parce que la difficulté de ce monde fait qu’à la fin, il n’a plus trop le choix; il finit par y croire et… on voit ce qu’il se passe.

Sans raconter, cette fin était déjà écrite ? Ou vous avez hésité entre plusieurs ?
AD : On a beaucoup travaillé sur la fin avec mes deux productrices. On a fait des consultations avec les scénaristes ; il y a eu des fins différentes et finalement je suis très content de cette fin-là parce qu’il y a à la fois un côté réaliste, dur, et à la fois je ne voulais pas raconter une histoire qui se termine comme le monde des Bisounours. Mais il y aussi quelque chose, je pense, qui nous donne un peu d’optimisme et d’espoir. Je ne voulais pas non plus aller dans la tragédie noire complète mais trouver un bon équilibre. Je ne vais vous raconter d’histoires. Je ne pense pas que tout va changer comme ça, et en même temps, il faut quand même continuer un peu à y croire, et essayer de continuer ce combat au bon endroit, au bon moment.
Avec les bonnes personnes…
AD : Oui, et c’est un récit initiatique en fait. En allant au bout de ses convictions, Audrey (Ana Girardot dans le film. NDLR) se rend compte aussi qu’elle va y perdre des illusions, et donc revenir à quelque chose de plus réaliste et pouvoir continuer ce combat.
Pensez-vous qu’avec ce film, vous allez vous faire plus d’ennemis ou d’amis ?
AD : Pour l’instant je me suis fait plus d’amis je crois, on verra à sa sortie ! J’ai le sentiment que ce film n’est pas non plus un brûlot, qu’il reste quand même équilibré. Oui bien sûr, ça dénonce des choses qui sont problématiques, mais je crois que ce n’est pas un secret de Polichinelle non plus. Les initiés savent très bien comment ça se passe, et là j’espère que le film va pouvoir montrer ça à un plus grand nombre.
Comment avez-vous fait matcher ce trio d’acteurs, avec des sentiments aussi contrastés et aussi forts ?
AD : On essaie de jouer sur les enjeux émotionnels, on crée les personnages. J’étais très attaché à cette dimension émotionnelle. Je ne voulais pas de personnages qui soient juste des caricatures, ou que ce soit plus ambigu. J’étais aussi très attaché à la relation frère/sœur, une relation très forte.
JF : Anthony était d’ailleurs très bon dans la direction d’acteurs ! Par le fait qu’il soit acteur aussi. Les premiers jours, on n’était pas lâché, on avait déjà bien travaillé avant évidemment avec Ana, mais Anthony était très à l’aise avec l’émotionnel qui liait les personnages entre eux. Et nous, les acteurs, on a suivi.
Le fait que vous ne soyez pas de la partie fait que vous avez un regard différent sur ce monde, sur ce pan de la société ? C’était difficile de faire ce film ?
AD : Oui, automatiquement c’est plus long, plus laborieux. J’étais frais sur le sujet, j’amenais une forme de regard extérieur en effet. Mais je crois que le fait d’être complément outsider dans tout m’a finalement aidé. Je savais qu’on n’allait pas me rater si je me loupais, j’ai dû être deux fois plus exigeant dans ma démarche. Je voulais vraiment être le plus proche de la réalité et donc je pense avoir creusé plus les choses, enfin j’espère. Vu que je n’étais pas légitime au départ, il a fallu que je gagne cette légitimité au fur et à mesure.
Y a-t-il eu un regard extérieur professionnel, un conseil, pour justement vous aiguiller dans votre démarche ?
AD : Oui j’ai rencontré plusieurs personnes, et une en particulier qui m’a beaucoup aidé et donné des informations sur ce monde-là, un ancien de la grande distribution. Ensuite j’ai beaucoup discuté avec des personnes en poste. Elles sont restées anonymes mais elles m’ont raconté leur métier, les coulisses.
Et cette guerre des prix… Pourquoi ce titre d’ailleurs ?
AD : En fait, le titre est venu tout de suite ! Quand on rentre dans ce milieu-là, la guerre des prix est une expression très utilisée, dans le monde de la grande distribution notamment ; c’est un terme un peu économique. Et je trouvais que cela était déjà bien représentatif de ce qu’il s’y joue. Il y a le mot « guerre » qui est un peu dur. Je trouvais que ça allait aussi avec l’atmosphère du film que je voulais faire. Le coté thriller, le côté tendu. La guerre des prix évoque aussi un genre qui est proche de ce que je voulais faire, donc ça m’a semblait être un bon titre.
Le fait d’avoir plusieurs cordes à votre arc Anthony, de connaître l’envers du décor puisque vous êtes aussi acteur, vous a-t-il facilité la direction d’acteurs ou l’a rendu plus difficile au contraire ? Et vous Julien, quel acteur êtes-vous ? Vous laissez un peu de part à l’impro quand vous jouez ?
JF : Je suis un acteur génial ! (rires). Cela dépend en fait des rôles. Là, le travail s’est fait beaucoup en amont Il y a toujours plus ou moins un petit rituel de comédien, on fait sa petite biographie de personnages, on voit à qui on parle, avec qui on va, à quelle école on est allé… Après c’est beaucoup plus facile d’être dedans. Je ne sais pas s’il y a énormément d’impro.
AD : Il n’y a pas beaucoup d’impro en tout cas ici dans le film. Mais c’est un sujet délicat, un peu technique. Je ne me sentais de dire à mes comédiens, « vas-y improvise sur ça » !
JF : Oui et puis la fermentation du lait sur place, on ajoute les lactiques pour faire les yaourts etc. etc… Heu non on ne pouvait pas improviser !
AD : Mais là ça a amené de l’impro ! Julien comme Olivier d’ailleurs (Gourmet, NDLR)…
JF : C’est vrai qu’en fin de scène, c’est toujours chouette de se permettre de trouver les dix secondes qui vont s’écouler après…
AD : J’ai des choses que j’ai utilisées cela dit. Notamment, dès la première scène de Julien et Ana, quand elle vient le voir dans le bureau et qu’il est au téléphone avec son banquier, on voit qu’il est en difficulté… A la fin de cette scène, et ce n’est pas du tout écrit dans le scénario, il se moque un peu de sa sœur ; dès ce moment-là, on sent que la relation s’installe. Et le rapport qu’ils ont toujours entre eux dans le film où ils se chamaillent toujours un peu, ça c’est Julien qui l’a amené par l’impro !
JF : J’ai moi aussi une sœur qui s’appelle Audrey, c’est pour ça !
Vous Julien, comment vous avez joué ? Vous êtes à la Comédie française, donc beaucoup de théâtre à votre actif. Mais aussi de nombreux rôles à la télévision et au cinéma...
JF : On s’adapte en fait. Chaque projet est différent, chaque film a son style.
Les projets aujourd’hui ? Quels sont les lendemains qui vous attirent tous les deux ? Julien par exemple, vous faites beaucoup de théâtre, de la télé et du cinéma. Votre cœur balance ?
JF : Je suis très attaché à la Comédie française. Très attaché aussi au cinéma. C’est vraiment très important pour moi de faire les deux. Quand je ne le fais pas, il y a toujours l’autre qui me manque. Là j’ai deux super films après celui-ci qui sortent. La semaine prochaine, je commence un tournage et je reprends une pièce de théâtre en mai.
AD : Moi je suis dans mon tunnel de promotion pour l’instant. Quand j’en sortirai j’irai poser mon cerveau ailleurs. Mais pour l’instant avec la sortie, c’est difficile de se mettre sur autre chose.
Quand on connaît votre parcours pluridisciplinaire Anthony, on se pose tout de même la question de savoir sur quoi vous allez repartir ? Un rôle, une réalisation, une écriture de scénario ?
AD : Les deux me plaisent. J’ai vraiment envie de réaliser un nouveau film rapidement parce que j’ai adoré cette expérience, mais cela fait longtemps que je n’ai pas joué non plus parce que j’étais très pris par ça. Et cela me manque. J’ai envie de continuer dans ces deux voies en tout cas.
Pour réaliser un film, quelle serait la meilleure voie ? Faire un court avant ?
JF : Justement, moi j’ai réalisé un court-métrage qui sortira en septembre. Il ne faut rien lâcher et aller jusqu’au bout. C’est tentant de se dire, quand on essuie de refus ou que l’on se prend des portes, « bon ok je le fais moi-même ». Mais en fait, le temps est parfois bénéfique. C’est un peu hypocrite de ma part de dire ça car j’ai la chance d’exister déjà dans ce monde et d’être un peu associé à des choses. Ca m’a pris quand même cinq ans avant financer mon court-métrage, je voulais qu’il soit absolument bien produit. Alors que mille fois j’ai été tenté, je me disais allez on y va on se débrouille ! Je pense qu’il faut s’accrocher et d’essayer de faire les choses le mieux possible.
AD : Je suis d’accord ! C’est peut-être basique comme conseil, mais il faut être patient et tenace. Pour les jeunes, la problématique est aussi financière. Faire des courts-métrages ne rapporte pas d’argent. Il faut vivre… Il ne faut donc pas hésiter à faire d’autres choses à côté pour continuer à porter ses projets. Je vais vous dire un truc que j’ai envie de dire depuis longtemps : on entend tout le temps qu’il faut avoir la volonté, on fait des films avec le téléphone c’est facile. Je suis désolé, je ne crois pas qu’on apprend à faire des films avec un téléphone ! Faire un film reste difficile, ça prend du temps et pour ceux qui veulent faire du cinéma, il faut d’abord apprendre à écrire un scénario. Il y a déjà beaucoup de choses qui se passe au niveau de l’écriture. On n’est jamais sûr de faire un bon film c’est certain, mais si on a un scenario de merde, c’est sûr que cela ne va pas se faire ! Souvent c’est une étape oubliée. Les jeunes préfèrent d’abord aller tourner, je pense au contraire qu’il faut prendre du temps pour la dramaturgie, voir comment on construit des personnages… Le plaisir viendra après. Il faut d’abord passer par cette épreuve difficile : poser une histoire.

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