Premier long-métrage de la réalisatrice tunisienne Amel Guellaty, « D’où vient le vent » est un conte poétique qui met en scène Alyssa et Medhi, et à travers eux, la jeunesse tunisienne. En total road-trip, on s’attache à suivre ces deux jeunes en quête de liberté qui s’embarquent dans un périple à travers toute la Tunisie, pour espérer un jour rejoindre l’Europe.
Retour sur le film avec la réalisatrice Amel Guellaty, aux côtés de Slim Baccar, alias Medhi dans le film.

D’où vient cette poésie dans votre film « D’où vient le vent ? » ?
A :
C’est drôle parce que ça a été une vraie question pour moi. Je pense que la poésie intentionnelle est souvent mauvaise. Et donc quand j’écrivais les petites histoires, je me demandais toujours si ce n’était pas complètement nul. J’avais beaucoup de doutes parce que c’est compliqué de vouloir faire de la poésie, donc je n’essayais pas de forcer, mais juste d’essayer de mettre en images ou en mots ce que j’avais en tête.

Vous êtes photographe, cela vous a facilité la tâche pour la réalisation ?
A :
En fait, on pense souvent que mon cinéma est inspiré par ma photo, mais c’est le contraire. Parce qu’en réalité, j’ai toujours voulu devenir réalisatrice. La photo était plutôt un job cool oui, mais alimentaire. Ce sont plutôt les histoires et les plans que j’imagine qui ont inspiré les photos. Pour moi, c’est la partie la plus facile disons, puisque j’écris en images. J’ai toujours eu envie par exemple de tourner une scène dans une boîte de nuit. Je ne savais pas encore quel film j’allais écrire, mais je savais qu’il y aurait une scène dans une boîte de nuit ! Il y a des choses comme ça où c’est l’image qui inspire l’histoire avant que l’histoire n’inspire l’image.

Mais ce n’est pas toujours le cas…
A :
Non, parfois ce n’est pas le cas, et c’est aussi le fait qu’il y a un côté complètement imaginaire dans le film. Ça vient aussi de mon histoire à moi, comment je gère mes angoisses et mon stress, un peu comme Alyssa dans le film, mais avec un peu moins de poésie malheureusement… Je n’ai pas autant d’imagination, comme ça, un peu déjantée… Mais le principe d’utiliser son imagination pour s’échapper, c’est quelque chose que je fais, oui, dans la vie. Tout ce que j’ai voulu faire, c’est de ne pas faire de poésie et d’essayer que tout émane naturellement. Le principal acte poétique du film, c’est le jeu des acteurs. Cette simplicité qu’ils ont su créer. Cette relation naturelle, pour moi, c’est ça la vraie poésie du film !

Comment justement avez-vous trouvé les deux acteurs ?
A :
C’est une jolie histoire. Mon premier court-métrage parlait d’une jeune fille boxeuse. A l’époque, elle avait 17 ans et c’était la championne de kick boxing de Tunisie. On avait besoin d’une doublure pour la boxe. Eya (Bellagha, actrice principale) avait exactement la même taille et la même couleur de peau que mon actrice. En fait, elle m’a énormément plu, tant dans sa manière de se déplacer que dans son visage qui était extrêmement intéressant. Il y avait une émotion que se dégageait d’elle qui me plaisait beaucoup. C’était la première fois qu’elle était sur un plateau de tournage. Je l’ai gardée en tête, et elle, de son côté, a fait des études de théâtre. Quand j’ai voulu faire des moodboards pour mon film, je l’avais déjà appelée pour la prendre en photo. Dès le premier casting, il y a eu une sorte d’évidence. Je me suis obligée à me faire douter, je n’en ai pas parlé au directeur de casting. Et dès qu’elle est sortie, je lui ai dit que c’était elle !
Pour le rôle de l’acteur, j’ai vu beaucoup de jeunes hommes, et en fait Slim a la même sensibilité dans la vie que Medhi. Il a un côté très touchant, très fragile. On sent que c’est un artiste rien qu’en le voyant, une émotion se dégage de lui quand il parle. C’est ça qui m’a touché. En plus, Eya et lui se sont envoyés des messages et ont répété en secret le duo, de sorte que quand ils ont passé le casting ensemble, c’était réussi !

Que voulez-vous que l’on retienne du film ? Un aspect de la jeunesse tunisienne dans un pays tourmenté, l’espoir et les rêves, les fragilités aussi… ?
A :
Finalement tout ! Mais c’est avant tout une histoire d’amitié, une histoire de deux jeunes. Je n’ai jamais voulu faire un film politique ou social. C’est exactement comme le côté poétique dont on parlait, ça émane de ces deux jeunes-là uniquement. Ca veut dire faire une histoire sur deux jeunes en Tunisie mais ne pas parler de leur réalité. C’est du déni. Mais c’est vrai dans l’intention, j’avais aussi envie de rendre hommage à cette jeunesse sans nier les vrais obstacles qu’elle traverse.

On trouve en effet différents sentiments dans le film, du plus comme du moins…
A :
Oui, chaque personne ressort de ce film avec un sentiment différent. Quand certains voient beaucoup de positivité, d’autres voient beaucoup de négativité. Quand certains voient une fin heureuse, d’autres voient une fin malheureuse. Cela dépend beaucoup de notre propre ressenti. Mais ce que je voulais faire surtout, c’était de ne pas nier ni les obstacles ni la beauté de la jeunesse tunisienne.

Slim, vous incarnez dans le film cette jeunesse tunisienne. Vous aviez quel ressenti ?
S :
J’avais le ressenti de Medhi, j’ai cette sensibilité-là. Je suis Medhi, même durant le casting, Amel me disait que j’étais Medhi. Je devais juste faire ressortir cette sensibilité à l’extérieur de moi. Ce n’était pas facile parce que recevoir autant de coups, de déceptions, même pour un acteur, c’est difficile. Ca m’a beaucoup appris sur la vie, sur moi-même. Medhi est comme la mer en fait, il a les mêmes codes couleurs. Bleu. Pas comme le rouge d’Alyssa. J’ai travaillé plus sur ce côté-là. Je suis designer produit dans la vie, musicien aussi, donc le côté artiste et sensible, je l’avais déjà. C’était plutôt de travailler sur le côté acceptation et résilience qui a été plus un challenge pour moi.

Alors justement, ce travail, comment l’avez-vous pratiqué sur le plateau ? Quel acteur êtes-vous et vous Amel, quelle genre de réalisatrice ? Tout est écrit à la ligne prés ou l’impro peut aussi avoir sa place ?
A :
Un peu des deux. Ca veut dire que tout est écrit. Mais je n’écris pas en arabe et c’est ma faiblesse. Alors pour compenser cela, je laisse beaucoup de liberté aux acteurs, je les laisse s’approprier les dialogues dans leur langue. Il y a une vraiment une collaboration entre nous au niveau de la préparation mentale. Je leur laisse moins d’espaces au niveau du mouvement car j’ai des plans précis en tête et j’ai les caméras. Ce sont souvent de plans fixes. Je prends beaucoup de temps à tout mettre en place, donc du coup je les contiens physiquement mais pas émotionnellement. C’est aussi pour moi une manière de diriger les acteurs.
En Tunisie, on a une vraie culture de la télévision. Les acteurs bougent beaucoup en termes de grimaces et de mouvements du corps. J’aime bien ce côté-là. Mais limiter les acteurs dans leur espace pour qu’ils soient obligés de chercher à l’intérieur peut aussi être frustrant pour eux. Moi je trouve cela assez intéressant.

S : Je ne me suis pas aperçu que j’étais limité dans mes mouvements, dans une toile ; on travaillait c’est tout. Medhi n’est pas quelqu’un qui bouge beaucoup, il est dans l’émotion, il bouillonne de l’intérieur mais sans le montrer, donc c’était bien de le faire ainsi. Pour le personnage d’Alyssa, c’était plus dur, elle bougeait beaucoup trop, elle était dans l’action, elle était fougueuse.
Le plus difficile dans tout ça ce n’était pas l’émotion, pour moi l’émotion est là, mais c’était de garder son énergie. D’avoir cet élan en fait pendant tout le film ! C’était vraiment dur parce qu’on a commencé par tourner la scène dans le poste de police…

A : Il faut savoir qu’on a tourné en juin, et c’est une période très chaude à Tunis. Il a plus pendant les dix premiers jours du film ! On était catastrophé. Donc on a commencé par tourner tous les intérieurs, et cela débutait par le poste de police. Mais ce qui a été plus dur pour eux je pense, c’était de garder le rythme de travail ! Ils sont de tous les plans, on tournait 6 jours sur 7, du coup c’était intense et fatigant.

S : En plus, j’étais malade à ce moment-là, j’avais une angine ! C’était vraiment très dur la première semaine de garder cette énergie…

Comment avez-vous perçu la fin du film en tant qu’acteur ? Car les regards et les versions sont différents sur l’issue du film et de l’histoire…
S : C’est une fin à la fois heureuse et malheureuse, douce et amère à la fois. Je pense qu’Alyssa a trouvé la paix. Elle a fait de sa faiblesse une force pour s’occuper de sa famille. C’est une belle fin, mais pour Medhi je ne sais pas s’il est conscient de tout ce qui l’attend en Europe. Moi j’en ai fait l’expérience, je suis resté cinq ans à Berlin et ce n’était pas facile. Je suis retourné en Tunisie depuis sept ans. On ne se sent jamais chez soi…

A : Et tu veux repartir !

S : Oui je veux repartir… En fait ça n’en finit jamais cette boucle-là…

Parlons décor aussi. Parce qu’on parle de la poésie du film, mais elle s’exprime aussi par le choix des décors, des lieux de tournage…
A :
L’avantage de faire un film arabe et africain, c’est que l’on a beaucoup de temps pour penser, donc il y a très peu de choses qui ont été réfléchies pendant le tournage. Tout était déjà préparé. J’avais avec moi un livre. La première fois, l’équipe me demande ce que c’est, je réponds : c’est le film ! En fait, il a fallu s’adapter aux conditions. La pluie notamment. Il faisait gris le matin et beau l’après -midi, alors pour tourner une même scène il faut s’adapter… J’avais dans l’idée de faire de Tunis un personnage parfois antagoniste. J’avais vraiment envie de faire un film donc très urbain au début. Puis plus on allait vers le sud, plus il y avait cette respiration. L’idée aussi de faire du rouge pour Alyssa et du bleu pour Medhi. La Tunisie, les ruines, le sable, le désert étaient représentés par le jaune. Avec le chef décorateur, on travaillait beaucoup sur ça, comment mettre les couleurs dans le film.

L’image vue par la réalisatrice et la photographe que vous êtes…
A : J’ai une grande passion pour l’image et pour les acteurs. Mais les acteurs peuvent être préparés à l’avance, alors que l’image c’est compliqué. Sur l’acting, j’ai fait une grosse préparation ciblée, des répétitions, même pour de petits rôles. Après sur le tournage, je sais que les acteurs sont prêts et je peux alors me concentrer sur les décors. Il faut s’adapter à toutes sortes de conditions. D’ailleurs on a explosé le budget décor et la production était dans tous ses états !

Vous avez tourné pendant combien de temps ?
A :
Six semaines
S : c’est long pour les acteurs !

Pour finir, revenons sur le titre du film, très poétique lui aussi. Ça a toujours été celui-ci ?
A :
Alors non pas du tout ! Pendant très longtemps, le film s’appelait « Tunis-Djerba », mais ça ne m’a jamais vraiment plu. C’était un peu « the walking tight » (marcher sur la corde raide. DNLR), j’avais toujours l’impression de mettre 220 euros à côté comme si c’était une sorte de prix pas cher… J’avais envie d’avoir un titre qui ressemblait à la poésie de Medhi, à la poésie du film. Le titre est venu très très tard. Quand on a eu Sundance, on s’est dit là il faut changer ! Le titre est d’ailleurs complètement déformé dans toutes les langues…

Dans quelle langue trouvez-vous que le titre représente le mieux votre film ?
A :
En anglais (« Where the wind comes from ». NDLR). Parce qu’en arabe, c’est « Là où le vent nous porte ». C’est très joli aussi mais ça ne véhicule pas la même idée…

« Doù vient le vent », actuellement au cinéma.