« Avec le temps, j’ai appris la douceur, à accepter et à aimer les fragilités »
Sofia Essaïdi, actrice, chanteuse, danseuse, est l’héroïne de la série « Intraçables » sur Prime vidéo. Six épisodes d’une grande intensité qui en dit long sur les capacités de l’actrice, partagée désormais entre son travail et son récent rôle de maman.
Artiste pluridisciplinaire, souvenez-vous c’est elle qui est arrivée en demi-finale de la Star Ac, il y a quelques années, face à Elodie Frégé. Elle que l’on voit en chanteuse et danseuse-phare dans l’iconique comédie musicale « Chicago ». Et encore elle qui incarne la voix française de Pat’Patrouille !
Alors prendre le temps d’une interview avec Sofia Essaïdi, c’est s’offrir une jolie parenthèse de vie.
Comment êtes-vous arrivée dans l’aventure « Intraçables » ?
Ce sont les producteurs qui m’ont proposée cette série, et c’était assez dingue car à cette époque-là je venais d’avoir un bébé et j’étais épuisée. Il a aujourd’hui deux ans et demi. C’est la première série que j’ai faite après avoir eu mon fils puisque je suis restée toute la première année avec lui. Les mois qui ont suivi mon accouchement, on m’envoyait des scénarios et je n’arrivais pas à les lire. J’étais fatiguée, j’allaitais, c’était terrible, je n’arrivais pas à dormir. Et là, on m’envoie les quatre premiers épisodes, que j’ai lus, réellement, sans pouvoir m’arrêter ! C’est très bien construit c’est intelligent, il y a une tension que l’on sent déjà dans l’écriture.
© RTS/Laurent-Bleuze
Comment on aborde ce genre de rôle ? Vous êtes le pilier de toutes les scènes…
C’est une grande responsabilité ! Moi je suis une très grande bosseuse. Que ce soit un second rôle, un premier rôle ou un premier rôle partagé, ce n’est pas l’importance du rôle que je vois mais ce que je vais y défendre. Je peux tout-à-fait refuser un premier rôle et accepter un second. Je bosse toujours beaucoup et là j’avais énormément de travail en amont à faire. Pour pouvoir tenir tous les arcs du personnage, parce qu’on est dans plusieurs temporalités, on est dans des étapes complètement différentes selon ce que l’on raconte d’elle, donc j’avais réellement besoin d’être extrêmement claire sur tous ces parcours différents. Évidemment quand on vous donne une série qui tient sur votre personnage, on se doit d’être irréprochable.
Et vous avez eu froid...
Oui j’ai eu très froid ! On a tourné à Genève sur deux saisons donc on a quand même eu des moments sympathiques avec du soleil. Mais on a eu des tempêtes de neige qui nous ont empêchés de redescendre des montagnes, des scènes en extérieur où évidemment je porte une petite veste, donc des moments où je tremblais et il ne fallait pas que ça se voit… Oui j’ai eu tout ça mais ça a été très intense, j’ai eu vraiment un tournage que je n’oublierais pas. C’était aussi la première fois que je laissais mon bébé et la première fois que je découvrais ce juste milieu entre la maman et l’actrice. Je n’ai pas encore trouvé la clé ! (Rires). Mais ça va l’être d’abord parce que mon fils grandit, et puis chaque tournage nous fait évoluer j’imagine.
D’autant que vous êtes une artiste pluridisciplinaire. La danse, le chant, les comédies musicales… Qu’est-ce que vous n’avez pas encore essayé ?
Le théâtre ! Je n’ai fait qu’une seule pièce, certes deux comédies musicales, mais peu de théâtre. J’ai vraiment envie d’y aller. J’ai des propositions. J’ai une pièce qui m’importe énormément que j’ai monté avec une équipe et on attend de voir à quel moment ce sera possible de la faire… Et puis le cinéma. J’ai vraiment envie de jouer au cinéma. Pas par snobisme mais parce que je suis toujours dans de très grandes réflexions psychologiques, philosophiques des personnages, et c’est vrai qu’au cinéma, il y a quand même un peu plus de liberté dans ce qu’on raconte de l’humain. Il y a moins de codes, moins de barrières et souvent plus de temps pour travailler, pour répéter.
Sinon… Pat’Patrouille et la Schtroumpfette, on en parle ?
Ah mais oui, on en parle on en parle ! Moi j’adore !
Votre fils va être ravi quand vous allez lui parler de ces doublages…
Ah je n’en peux plus, vite qu’il grandisse pour lui montrer tout ça ! J’ai adoré cet exercice, cela faisait longtemps que j’avais envie de le faire. Quand ils m’ont proposé la Pat’Patrouille, j’étais comme une folle parce que là c’est vraiment un mélange de tout ! On utilise la voix énormément, on la module beaucoup, on est dans quelque chose de très expressif, de très scénique. Moi parfois je saute, j’ai l’impression d’être sur scène ! Et puis après il y a le jeu , il y a vraiment une ligne à tenir, un personnage avec des émotions, des trajectoires, même si ce sont des dessins animés. On a surtout une liberté exceptionnelle, là d’un coup, il n’y a pas de limites, on n’a pas peur du ridicule, on est dans des extrêmes, ce qui est même plus difficile.
C’est vraiment la frontière entre le jeu d’actrice, le chant, l’expression corporelle…
Oui, il y avait des scènes où je devais hurler, crier, et on faisait, on refaisait les prises. C’est une véritable technique vocale, il ne fallait pas se casser la voix. J’ai vraiment utilisé mes techniques de chanteuse pour pouvoir faire ce qu’ils me demandaient, pour la Schtroumpfette, et plus encore pour Pat’Patrouille. Et il faut aussi être comédien, sinon ce n’est pas possible. J’ai vraiment adoré faire ça ! Je veux en faire encore beaucoup dans ma carrière, car ce sont de petites parenthèses de jeu, de bons moments d’expérimentations… C’est super !
©CBP
Autre expérimentation justement : passer un casting pendant un an pour le « Cléopâtre » de Kamel Ouali… Un an de casting ?!
Ah oui, c’était très très dur ! C’était en 2007. Pour ce casting, Kamel a été d’une exigence folle, tout ça pour m’avouer à la Première, qu’il avait écrit le spectacle pour moi ! Et j’ai trouvé ça génial parce que j’ai réellement mérité ce rôle, je me suis battue pour, et travailler énormément. J’ai donné le meilleur de moi à chaque fois. Et savoir qu’au final ce rôle était pour moi mais qu’il voulait que je le gagne, j’ai trouvé ça super, c’est tout-à-fait Kamel. Quelqu’un qui vous pousse vers le haut.
Ce serait un conseil que vous donneriez aux jeunes ? Aller jusqu’au bout des choses, y croire jusqu’à la fin ?
De toutes façons, si l’on n’y croit pas, vraiment à l’intérieur de soi, je ne pense pas qu’on puisse y arriver. Il faut toujours donner le meilleur de soi. Parce que c’est un métier tellement particulier, on dépend du désir des autres, parfois même de paramètres qui nous échappent. Quand on fait un film par exemple, et que l’on n’est pas pris… Le talent, c’est une chose mais c’est le départ. On ne fait pas une carrière sur un talent. Je ne sais pas si c’est la vérité, c’est en tout cas ma vérité à moi. On fait une carrière sur l’implication profonde qu’on va avoir sur les choses et le travail. Sans ça, je ne vois pas comment on peut faire une carrière sur le long terme.
C’est votre message à ceux qui veulent faire ce métier ?
Oui, et qu’ils se posent les bonnes questions. La passion est-elle tellement forte qu’on ne peut pas s’imaginer faire autre chose ou est-ce pour de mauvaises raisons ? Ca peut arriver. Parce qu’on imagine qu’il y a beaucoup d’argent, parce qu’on a envie d’être aimé, qu’on a envie de briller. Si c’est ça, alors revoyez peut-être un peu le chemin parce que c’est un métier qui est difficile, merveilleux, mais difficile. Je pense que sans passion, les coups durs sont très difficiles à accepter. Quand on est réellement passionné, ces mêmes coups, on les oublie à la seconde où d’un coup, il y a quelque chose qui nous convient, on est épanoui par un projet et on a oublié l’année d’avant. Mais la passion fait qu’on y retourne tout le temps et qu’on est drivé par quelque chose qui nous dépasse !
Pour vous, le plus difficile justement c’est quoi ? Danser, chanter, jouer… ?
La comédie musicale. C’est hyper dur ! Mais en même temps, comme je me donne à fond dans tous les projets, j’ai l’impression que j’ai toujours énormément de travail à faire. Mais c’est vrai que la scène, c’est quand même quelque chose de radical dans ce qu’elle vous propose, c’est-à-dire un rendez-vous. On doit être bon au moment où l’on est sur scène ou sinon on a loupé quelque chose. La comédie musicale, c’est trois domaines : le chant, la danse et la comédie. Et il faut être au mieux dans les trois. Donc forcément il y a une charge de travail immense. C’est un domaine très exigeant. Moi pour les deux fois où j’en ai fait, j’avais un rythme de sportive de haut niveau ! Une hygiène de vie, le sport obligatoire à une fréquence haute, obligée de bien dormir, vous ne sortez pas le soir… Il y a quand même une hygiène de vie qu’on a en spectacle qu’on a moins en tournage.
C’est-à-dire ?
Quand on tourne tous les jours, on est à l’extérieur de chez soi, on mange au restaurant, on ne peut pas faire de sport parce qu’on est explosé de fatigue, on prend une douche on dort et on se réveille à 4/5 heures du matin… Mais si on fait ça en spectacle, comme je le faisais, 7 fois par semaine avec «Chicago», parfois 8 ou 9 en période de fêtes, on ne tient pas !
Mais à refaire ?
Ah mais bien sûr, j’adorerais !
Alors c’est ça qu’on vous souhaite pour l’avenir ?
J’aimerais aussi continuer à avoir des rôles qui me bouleversent. Mais c’est très difficile car je suis très exigeante, c’est pour ça que je ne tourne pas beaucoup. Je n’ai pas souvent ce lien entre ce que l’on me propose et ce que j’ai envie de faire. Donc dans l’immédiat, j’aimerais avoir encore de beaux rôles et des réalisateurs qui me donnent envie, que ce soit à la télé, au cinéma ou en plateforme. J’ai vraiment hâte d’avoir un rôle pour lequel j’aurais envie de défoncer les murs ! Évidemment le théâtre. Et puis la chanson ! Ca me manque beaucoup.
Vous avez un projet d’album ?
Oui je commence à le faire. J’ai déjà quelques textes, je co-écris avec mon co-auteur David Vernant que j’adore, on a déjà quelques petites chansons. Je prends le temps, ce qui est bien, je n’ai aucune pression. J’ai déjà vécu la pression dans la musique, il y a des dates, un timing à tenir, j’ai quitté tout ça car ça ne me convenait pas du tout. Maintenant je suis dans une liberté totale de faire exactement ce que je veux faire au rythme que je veux avoir avec un seul but : la création artistique. Que chaque chanson, même chose, me fasse vibrer, que j’en sois fière, avec des gens qui me donnent envie… Tant qu’il n’y a pas ça, l’album ne sortira pas. J’ai besoin d’être animée, parfois par des choses qui sont même plus grandes que moi et que je ne comprends pas forcément mais s’il n’y a pas ça, je n’y vais pas. Et je tiens cette ligne. Ce n’est pas facile. Parce qu’il y a des fois où je ne tourne pas, où je refuse énormément de choses, des fois où j’aurais envie de travailler…
Ce n’est pas évident, c’est même plutôt courageux…
Oui c’est vrai mais il y a toujours une force plus grande que moi qui me fait tenir ; parfois je flanche, parce que ça fait des mois que je ne tourne pas et j’ai envie. On me propose un projet qui n’est pas totalement ce que je veux et je vois bien que j’ai la vulnérabilité qui me dit que je vais y aller, et là d’un coup il y a quelque chose qui va me rattraper pour dire, non je n’y vais pas, parce que ce rôle-là n’est pas pour moi mais pour quelqu’un d’autre. Si ça ne vibre pas chez moi, ça vibrera chez quelqu’un d’autre. Et je dis non.
Jamais de regrets alors ?
Non. C’est incroyable. On a tous de l’intuition mais d’y avoir accès n’est pas naturel. La mienne me guide toujours au bon endroit. Chaque fois qu’il y a un film qui sort que je n’ai pas fait, je me dis j’ai bien fait de ne pas le faire, ce n’était pas pour moi. Il y en a en revanche certains sur lesquels j’ai passé des castings et où je n’ai pas été prise et là, oui quel dommage ! «Anatomie d’une chute » par exemple, où là oui je me dis que j’aurais bien aimé vivre cette aventure ! Mais cela ne fait pas partie des regrets puisqu’on n’est pas pris. Ce n’est pas de notre ressort. Les regrets, c’est quand on dit non.
Un mot sur la Tournée des Enfoirés dont vous faites partie…
C’est très important ! D’abord pour la cause parce c’est extraordinaire de voir à quel point le public est heureux de venir écouter les artistes tout en rapportant autant d’argent pour une cause qui en a réellement besoin. Donc on sent que c’est important ce que l’on fait. En plus on prend un plaisir fou malgré la quantité de travail. C’est un rythme insensé, on termine la semaine toujours sur les rotules mais c’est tellement important ! J’essaie toujours d’adapter mon calendrier à cet évènement. C’est la moindre des choses que l’on puisse faire en tant qu’artiste.
Avez-vous encore aujourd’hui des mentors, des personnes avec qui vous aimeriez travailler ?
Ah mais j’ai des dizaines de noms de personnes avec qui j’aimerais travailler ! J’ai fait tellement peu de choses par rapport à ce que j’ai envie de faire… J’adorerais tourner par exemple avec Emmanuelle Bercot, j’adore cette femme, je trouve qu’elle a quelque chose d’assez dingue. J’adorerais vraiment travailler avec Dupontel ! Nakache et Toledano aussi, ce sont de réals que je trouve extras…
La reconnaissance par vos pairs, par le public, ça compte ?
Oui ! Je ne fais pas partie des gens qui disent « on s’en fout des prix », il faut arrêter de dire ça. Je ne travaille pas pour ça, mais quand ça arrive sur le chemin, c’est quand même super d’avoir une reconnaissance !
Quel regard portez-vous sur la jeune fille de 18 ans qui est montée sur Paris ?
J’ai beaucoup de tendresse pour elle parce qu’elle se mettait tellement de pression ! C’était obligatoire pour moi de faire ce métier, c’est une vocation depuis que je suis toute petite, il n’y a pas de sujet. C’était ça et rien d’autre. Mais je me mettais beaucoup de pression, j’étais très perfectionniste, de par mon éducation, l’endroit et le milieu dans lesquels j’ai grandi… Il fallait toujours être le meilleur ou la meilleure, et j’étais très très très dure avec moi. Avec le temps, j’ai appris la douceur, à accepter et à aimer les fragilités.
Et vous vous dites aujourd’hui que vous avez réussi ?
Je ne le suis jamais vraiment posé la question, mais en tout cas c’est gentil ! Je me rappelle d’un jour à la Star Ac, un prof nous avait demandé quel était notre rêve. Un avait dit une tournée, l’autre, faire un album etc., et moi j’ai répondu je me souviens : « moi mon rêve, c’est d’être encore là dans vingt ans « .