
Dans « L’étrangère » (sorti le 24 juin) , Zar Amir incarne à l’écran une femme syrienne, ayant fui son pays, qui va rencontrer un avocat français interprété par Alexis Manenti… Sous l’œil avisé et plein d’énergie de la réalisatrice Gaya Jiji, Zar impose son talent tout au long du film.
Rencontre vitaminée avec un duo de femmes déterminées.
Comment avez-vous abordé ce personnage Zar ? Tout était déjà écrit, y a-t-il eu une part d’improvisation ?
D’abord ça m’a fait hyper plaisir de travailler avec Gaya sur ce film. Nous avons eu des moments de discussions très riches qui m’a permis de développer mon personnage. Et ça, constamment sur le tournage. Avant bien sûr, mais surtout pendant le tournage. On discutait avant chaque scène, c’était notre moment à nous, notre tête-à-tête, ce qui m’a permis de vivre l’émotion aussi un peu improvisée. En tant qu’actrice normalement, je ne suis pas très attachée à un plan, mais j’en ai quand même un en tête lorsque je joue, c’est pour ça que j’ai besoin de beaucoup parler avant le film. Ensuite je sais comment m’organiser dans mon jeu. Ici, j’avais le retour de Gaya tout le temps qui me permettait d’avancer dans mon émotion et l’évolution de mon personnage.
Quelle réalisatrice êtes-vous Gaya ?
Bien sûr le travail va commencer avec l’écriture, on imagine le personnage, ce qui est derrière. Qui est Selma, quel est son vécu, quelle musique elle aime… c’est ce que j’ai partagé avec Zar. Tout ce que l’on ne voit pas forcément dans le film. Ca construit le personnage, son enfance, le rapport avec ses parents, son quartier, les détails de frères, de sœurs… On était d’accord sur le point de départ avec Zar. A savoir que le personnage de Selma était une femme forte et douce en même temps. On est parti de ça. Tout s’est déroulé de façon assez fluide.
Dans ma façon de travailler, il n’y a pas beaucoup d’improvisation au sens propre du terme mais sur le tournage, je trouve toujours des choses à dire aux acteurs, des choses auxquelles je n’avais pas du tout pensé avant. On se parle, je vais réfléchir et peut-être qu’un truc va sortir avant telle ou telle scène. C’est peut-être ça l’improvisation pour moi.
Diriger les acteurs vous comble ?
La direction d’acteurs est la partie qui me fascine le plus dans le travail cinématographique oui ! Bien sûr il y a la mise en scène, mais j’aime beaucoup ça oui ! J’essaie d’être en dialogue permanent sur les tournages avec les acteurs.
Dans le film, il y a beaucoup d’économie de dialogues. Beaucoup de choses passent par l’image et les silences, le regard des acteurs…
Zar : ce qui me fascine le plus en tant qu’actrice, c’est de jouer en effet les silences, les non-dits… Oui il y a cette force du regard qui fait beaucoup dans le film. J’ai essayé en tout cas de trouver ce qu’il fallait. Je n’ai pas de technique particulière; je pense que je fais partie de cette catégorie rare d’acteurs et d’actrices qui sont super concentrés avant et pendant les tournages. J’ai du monde autour de moi, des amis et des collègues enjoués, qui rient, moi ça me fascine parce que personnellement, je suis hyper concentrée ! Je ne peux pas rigoler avant de tourner ! (Rires) Parfois ça peut être devenir un peu chiant pour les autres, même un peu violent pour les gens qui m’entourent, au maquillage, sur le plateau…. Mais c’est vrai. Je ne supporte plus qu’on me dérange juste avant de tourner une scène. Ca me permet de ne pas perdre le fil, de vivre vraiment le personnage. Je trouve toujours quelque chose qui me rapproche du rôle, qui a un rapport, même lointain, avec moi-même pour le jouer au mieux.
Tous les genres de personnages existent en tout le monde en fait, ce qui va être intéressant c’est de voir comment on va aller chercher cette part-là et la montrer à l’écran.

Gaya : c’est vrai que ce film est pour beaucoup basé sur les regards et les sentiments. Il faut donc des acteurs très forts pour transmettre ça d’une façon subtile. C’est aussi une histoire d’amour et je ne voulais pas qu’elle tombe comme un cliché ou une comédie romantique où tout est transmis par les mots. Ici le silence et les regards racontent plus que les paroles. J’ai aussi exploité la vie intérieure très riche de mes acteurs.
C’est mon rôle de réalisatrice, d’aller chercher chez eux ce condensé d’expériences de vie personnelle et d’autres rôles qu’ils ont eu pour servir mes personnages.
Des personnages complexes, différents et semblables à la fois…
Gaya : oui, que veut dire être étranger aujourd’hui en fait ? Ca m’amusait aussi de transformer le titre d’Albert Camus et de le mettre au féminin. Chez lui aussi, la personne sort de l’ordinaire. L’étrangère est cette femme qui quitte son pays, va dans un autre mais est aussi étrangère à elle-même, à son corps, à ses sentiments. Elle va rechercher l’amour. Jérôme lui aussi est étranger, non pas à son pays mais dans sa propre vie. Le mari aussi est étranger, d’abord à un pays puis même à sa propre femme… N’importe qui, en fait, à n’importe quel moment de vie peut être « étranger ».
Vous diriez de ce rôle d’étrangère, Zar, qu’il a été difficile à interpréter ?
Zar : il y a d’abord eu un challenge de langue, l’arabe, que je ne parlais pas et que j’ai appris. L’autre challenge, mais aussi une chance, a été aussi de découvrir ce personnage authentique. Une nouvelle langue dit un nouveau corps, un nouveau regard sur le monde.
Gaya : en fait, cette femme se transforme et s’enrichit au fur et à mesure des évènements. Au début, c’est une femme forte qui fui son pays en urgence, puis il y a le moment où elle va parler, vraiment se livrer. Le plus important pour moi était que l’on apprenne des lchoses sur elle que l’on ne connaissait pas. Ce sera une révélation sur elle-même.

Autre challenge, celui du temps de tournage…
Gaya : oui nous avons tourné en 21 jours, c’est très court ! Nous avons choisi Bordeaux parce que ce n’était pas Paris ou Marseille, une ville très cosmopolite, « très » hospitalière pour les immigrés. Bordeaux, c’’est une ville où les immigrés sont de côté, il n’y en a pas énormément. Une ville où l’on se sent assez seul pour quelqu’un qui vient de débarquer. Je ne voulais pas que mon personnage trouve des repères assez vite. Bordeaux est une ville aussi assez visuellement forte. La seule difficulté a été le temps court du tournage, mais je travaillais avec une équipe magnifique qui m’a beaucoup entourée et protégée. Le fait d’avoir un timing aussi serré fait aussi que l’on n’a pas beaucoup de recul sur ce que notre travail. Pas comme sur l’écriture oule montage. Sur un tournage, il faut préparer son point de vue, improviser un peu de choses, tout en restant cohérent.
Vous avez toutes les deux été récompensées par des prix…
Gaya : recevoir un prix fait toujours très plaisir. Quand on fait ce métier, on a besoin de reconnaissance, ça peut aussi ouvrir des portes. Moi je trouve que le but ultime, c’est de laisser un impact sur le public, un monde qui va émouvoir, toucher quelqu’un, ou transformer quelque chose pour quelqu’un… Avoir un public de jeunes par exemple, difficiles à capter, est très important. C’est eux l’avenir ! Comme pour moi, il y a des films qui ont changé ma vie en fait ! Et c’est ce qui compte pour moi, faire réagir le public. Ca ne va changer le monde, mais ça va changer quelque chose pour certains, tout commence là.
Zar : recevoir un prix est très encourageant dans mon cas. Ce qui fait très plaisir aussi, c’est le contact avec le public. J’adore avoir un débat après la projection d’un film ! On a fait ça déjà dans des collèges, à l’international. J’aime ça, pas seulement parce que je transmets quelque chose ou j’ouvre une fenêtre, mais parce que cela m’inspire aussi pour le travail d’après.
Que peut-on vous souhaiter aujourd’hui ?
Gaya : de continuer à faire des films, à toucher des gens… Je suis déjà sur l’écriture d’un autre. Je ne veux pas m’enfermer en tout cas dans une case, et ce n’est pas évident.
Zar : j’ai des projets en tant qu’actrice mais aussi en tant que réalisatrice. J’ai envie d’avancer là-dessus mais c’est très difficile en ce moment. J’ai l’impression que cela devient encore plus dur pour nous. Il y a trois/quatre ans, il y a eu un moment de basculement en faveur des femmes. Mais ça n’a pas duré apparemment. Il y a aussi cette attitude typiquement française de se retrouver avec des gens de cinéma qui vous expliquent votre propre scénario, des regards un peu occidentaux sur votre travail. Il faut plus faire confiance aux talents de chacun…

Bio Gaya Jiji
La réalisatrice est née à Damas en Syrie en 1979. Elle vit aujourd’hui à Paris où elle a été diplômée d’un master en cinéma, spécialité réalisation et création.
Après avoir réalisé plusieurs courts métrages qui ont été présentés dans des festivals à travers le monde, elle remporte en 2016 le «Prix Women in Motion» de la Fondation Kering.
Gaya Jui a écrit un premier long-métrage après avoir fui la guerre en Syrie : « Mon tissu préféré », présenté en avant-première au Festival de Cannes – Un Certain Regard en 2018. « L’étrangère » est son deuxième film.